par Olivier PY chez Actes Sud - Papiers
10 - Le Miracle
EN TRAGEDIE. L'acteur entre en scène et parle, quoi de plus banal, quoi de plus miraculeux? C'est la souffrance surmontée qui donne puissance à la parole. C'est la douleur vaincue qui n'est pas seulement celle du personnage, mais qui à chaque acteur, pour chaque prise de parole, signifie la victoire de tout l'humain sur la mutité de la douleur.
C'est cela qu'il faudrait voir. Il faudrait voir cet acte héroïque de la Parole surmontant l'écume des eaux malignes.
Alors les mots... alors les mots ne seraient pas simplement billes de verre échappées au collier brisé de l'anecdote. Chaque mot, chaque consonne même seraient portés comme une offrande, et nous, des santons dans une crèche de glaise mourante. Portés et mis devant soi, faisant de chaque acteur une allégorie de la Parole même. Une allégorie de la Parole, de cette autre mort qui est la source de toutes les allégories, la mort bonne, qu'on appelle aussi la vie, la caducée qui nous a donné une langue.
Nous ne parlons que de mourir.
Touta parole est requiem et tout orateur estle peuple entier, ses morts, ses exclus, ses héros et ses damnés.
Le Verbe est devant soi comme un agneau est porté par les épaules du Père, le Verbe est un fardeau réconfortant.
Je dis cela. Comprennent-ils?
Ne rien jouer d'autre. Rien d'autre que:"Je parle." Je parle au nom du Père. Je parle au nom du Verbe qui ne dit que Lui-même dans la réflexivité suprême de Sa Lumière.
Le santon est défini par son offrande, le boulanger n'est boulanger que de porter le pain, le berger n'est berger que de présenter l'agneau, l'homme ivre tient sa bouteille en avant et dit:"C'est moi, cet accessoire, cette bouteille creuse et chavirée, c'est moi." Et nous de même, nous ne sommes reconnus que de notre parole. Nous sommes "celui qui dit que...", rien d'autre. Non pas un homme qui aime mais l'incarnation de l'amour. Non pas un personnage souffrant maisla souffrance toute entière, prise sur son dos, plus lourde encore, plus effroyable, et pourtant aussi légère que le mot "souffrance" à la condition qu'il soit entendu.
Il s'agit de se confondre avec son dire, avec le désir de dire, avec le désir de dire qui est la seule chose dite par le dire, avec le dire du désir de dire, se confondre avec le dire comme le Christ est confondu avec la croix. L'incantation est incarnation à une lettre près.
Il faut rendre visible le miracle de la parole, le diable c'est l'ennui, le diable c'est l'oubli, l'infidélité c'est le diable, le visage de l'homme dans la satiété est le plus horrible de tous.
Je souffre et je parle, quoi de plus beau pour célébrer mon impatience. C'est beau. Je parle et en parlant je fais parler à travers cette bouche mortelle des mots qui eux, ne mourront pas, un désir de dire qui est l'éternité dans la salive et la manducation du texte.
Ils avaient faim de Parole, et c'est pourquoi le pain se multiplie car la parole est ainsi, endémique, elle enflamme les branches mortes. Elle court de bouche en bouche comme un feu salubre en forêt.
Une seule parole mais laquelle?
N'importe laquelle convient à celui qui veut dire vraiment. Dire quoi? On ne dit jamais que:"Je souffre avec toi"."Je souffre avec toi"est la guérison. Je souffre avec toi. Voilà.
Grande joie dans l'insomnie du malheur, "Je souffre avec toi" peut se dire. Là est le miracle, et peu importe que cela soit dit maladroitement si cela est dit en vérité.

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