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Pour me connaître un peu mieux, vous trouverez ici un compte-rendu de mes activités journalières: lectures, cinés, spectacles ou rencontres ( dès fois, j'fais rien mais faut pas le dire ). En bref, si c'est ici, c'est que j'ai aimé. On peut en discuter via les commentaires( l'ennui c'est que j'ai toujours raison, vous verrez! ). J'attends avec impatience vos suggestions, informations et partages de découvertes à Paris ou ailleurs! A bientôt. Céline.

Que Sébastien soit ici publiquement remercié!

des extraits

Mardi 2 août 2005

par Olivier PY chez Actes Sud - Papiers

10 - Le Miracle

EN TRAGEDIE. L'acteur entre en scène et parle, quoi de plus banal, quoi de plus miraculeux? C'est la souffrance surmontée qui donne puissance à la parole. C'est la douleur vaincue qui n'est pas seulement celle du personnage, mais qui à chaque acteur, pour chaque prise de parole, signifie la victoire de tout l'humain sur la mutité de la douleur.

C'est cela qu'il faudrait voir. Il faudrait voir cet acte héroïque de la Parole surmontant l'écume des eaux malignes.

Alors les mots... alors les mots ne seraient pas simplement billes de verre échappées au collier brisé de l'anecdote. Chaque mot, chaque consonne même seraient portés comme une offrande, et nous, des santons dans une crèche de glaise mourante. Portés et mis devant soi, faisant de chaque acteur une allégorie de la Parole même. Une allégorie de la Parole, de cette autre mort qui est la source de toutes les allégories, la mort bonne, qu'on appelle aussi la vie, la caducée qui nous a donné une langue.

Nous ne parlons que de mourir.

Touta parole est requiem et tout orateur estle peuple entier, ses morts, ses exclus, ses héros et ses damnés.

Le Verbe est devant soi comme un agneau est porté par les épaules du Père, le Verbe est un fardeau réconfortant.

Je dis cela. Comprennent-ils?

Ne rien jouer d'autre. Rien d'autre que:"Je parle." Je parle au nom du Père. Je parle au nom du Verbe qui ne dit que Lui-même dans la réflexivité suprême de Sa Lumière.

Le santon est défini par son offrande, le boulanger n'est  boulanger que de porter le pain, le berger n'est berger que de présenter l'agneau, l'homme ivre tient sa bouteille en avant et dit:"C'est moi, cet accessoire, cette bouteille creuse et chavirée, c'est moi." Et nous de même, nous ne sommes reconnus que de notre parole. Nous sommes "celui qui dit que...", rien d'autre. Non pas un homme qui aime mais l'incarnation de l'amour. Non pas un personnage souffrant maisla souffrance toute entière, prise sur son dos, plus lourde encore, plus effroyable, et pourtant aussi légère que le mot "souffrance" à la condition qu'il soit entendu.

Il s'agit de se confondre avec son dire, avec le désir de dire, avec le désir de dire qui est la seule chose dite par le dire, avec le dire du désir de dire, se confondre avec le dire comme le Christ est confondu avec la croix. L'incantation est incarnation à une lettre près.

Il faut rendre visible le miracle de la parole, le diable c'est l'ennui, le diable c'est l'oubli, l'infidélité c'est le diable, le visage de l'homme dans la satiété est le plus horrible de tous.

Je souffre et je parle, quoi de plus beau pour célébrer mon impatience. C'est beau. Je parle et en parlant je fais parler à travers cette bouche mortelle des mots qui eux, ne mourront pas, un désir de dire qui est l'éternité dans la salive et la manducation du texte.

Ils avaient faim de Parole, et c'est pourquoi le pain se multiplie car la parole est ainsi, endémique, elle enflamme les branches mortes. Elle court de bouche en bouche comme un feu salubre en forêt.

Une seule parole mais laquelle?

N'importe laquelle convient à celui qui veut dire vraiment. Dire quoi? On ne dit jamais que:"Je souffre avec toi"."Je souffre avec toi"est la guérison. Je souffre avec toi. Voilà.

Grande joie dans l'insomnie du malheur, "Je souffre avec toi" peut se dire. Là est le miracle, et peu importe que cela soit dit maladroitement si cela est dit en vérité.

Par celinetoutain
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Mercredi 3 août 2005

Jean-Luc Lagarce chez Les Solitaires Intempestifs.

NOUS SERONS SEREINS CETTE NUIT LA ENCORE

Et parfois encore, nous devrons l'admettre, nous ne serons pas vus tels que nous croyons être en vérité, tels que nous aurions tant voulu qu'on nous aime. Se contenter du regard des autres et ne plus rien espérer, cesser de prétendre à notre vérité, notre vérité ce sont les autres qui nous l'accordent, notre vérité, elle restera secrète, tant pis, tant mieux, nous ne pourrons plus la dire.

Renoncer au naturel, ces choses-là, le naturel, les idées crétines de la fausse modestie, cette obligation qu'on croit pouvoir nous faire, tout dire, se raconter tous les matins, se répandre et s'étaler partout, exposer ses petits riens et vouloir croire, qu'il s'agit de notre âme, ce qu'il en reste. Non. Renoncer, garder pour soi, être sur sa réserve, ne donner qu'en toute connaissance.

N'avouer que les vrais secrets, juste dire l'essentiel, et pas toujours graves et pas toujours tristes nos secrets. N'avouer qu'une fois, la première, et ne plus répéter, se complaire, pas compris, mal-entendu, dommage et tant pis, ne pas ressasser, en faire petit commerce. Tricher en silence, mentir avec courtoisie et ne s'abandonner aux confidences qu'auprès des vraies belles personnes, celles-là douces et généreuses.

Aller notre chemin, être désirés pour de mauvaises raisons, pardonnés aujourd'hui pour d'anciens souvenirs heureux ou encore, ce sera bien aussi, être détestés pour quelques malentendus imbéciles. Ne rien démentir, jamais.

Ne plus avoir peur, ou faire semblant, et devant tant de faux-semblants, finir par gagner l'apaisement nécessaire, ou tenter au moins de fuir la peur de la peur, éliminer juste celle-là, ne plus se laisser faire, noyer ses démons, garder le sourire.

Etre arrogants, pourquoi non? Dernière tentative pour relever l'échine, garder le corps droit, la tête haute. Etre solides ou vivants, la même chose. Debout. Ne pas avoir honte par avance, se condamner à priori, renoncer aux voyages en groupe, en bande, tribu, corporations diverses et autocars consensuels. Ne pas être assistés.

Ne pas craindre de se perdre, s'égarer, mais s'égarer solitaire, chercher sa route en se haïssant soi-même,  peut-être, cela ne vaudra-t-il pas mieux que d'atteindre le fameux but, la réussite, tout ça, avec les autres, tous les autres? Arriver en retard, fourbu, la nuit tombée, mais arriver par sa propre et orgueilleuse volonté. Fuir les soirs d'étape, les cérémonies finales, les enterrements, la remise des prix et les feux de camp. Se perdre, être perdu, on se retrouvera bien.

Choisir ses amis, admettre ses dégoûts, revendiquer sa propre intolérance. Ne pas aimer tout et tout le monde et aimer mieux, de fait, nos préférés. Avoir quelques inimitiés indiscutables et des tendresses inavouées. Ne pas toujours dire notre amour, ne pas en être capables, ou trop compliqué, ou trop risqué, oui pas doués, mais, par contre, plus facile et pourtant rarement saisi, s'offrir ce petit luxe d'affirmer quelques hargnes de temps à autre.

Parfois, encore, nous serons des guerriers, nous aurions tant voulu, nous irons notre route ainsi, rien ne nous arrêtera, ce que nous croyons. Des guerriers, oui et lorsque la tristesse nous prendra, lorsque nous serons seuls sans combat à conduire, nos ennemis enfuis, ou lorsque nous aurons perdu la bataille, nous serons à nouveau des enfants, enfants égarés ou enfants tristes, ne sachant plus à qui se vouer, regrettant qu'on ne se soucie plus de nous, livrés à nous-mêmes.

Racontant cela plus tard, inventant de nouveaux épisodes aussi, nous redistribuant les rôles, arrivés enfin, nous serons dandys, désinvoltes, naturellement, nous prétendrons n'avoir aucun souci et n'en n'avoir jamais eu, souriant calmement de nos échecs et restant silencieux au souvenir de nos victoires.

Nous serons amoureux, évidemment, le moins qu'on puisse. Et pas toujours en silence, pénibles et envahissants, et indignes, c'est bien et pas toujours mélancoliques et pas toujours fidèles et purs et pas toujours, je ne sais plus, mais amoureux, ça oui!

Et chanter dans le noir, et marcher à pas lents, revenir, chuchoter des histoires drôles et de temps à autre, pour se maintenir en forme, pousser quelques hurlements salutaires. Réveiller les endormis. Eclater de rire pour les mêmes âneries que la dernière fois, les blagues, nous en rions parce que justement, nous les connaissons déjà. Entonner notre refrain-nous sommes dans les rues désertes, après le spectacle, on cherche l'hôtel- et parfois encore, épuisés ou juste mélancoliques, abandonnés et un peu ivres, aller toute la troupe en silence, sans se tenir la main, "nous, les héros". Nous serons sereins cette nuit-là encore.

 

Par celinetoutain
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Vendredi 5 août 2005

De Georges Bataille chez 10/18

Je fis alors une découverte singulière. Derrière les livres, dans les armoires vitrées que mon père maintenaient fermées, mais dont ma mère m'avait donné les clés, je trouvai des piles de photographies. La plupart était poussiéreuses. Mais je vis rapidement qu'il s'agissait d'incroyables obscénités. Je rougis, je grinçai des dents et je dus m'asseoir, mais j'avais dans les mains quelques-unes de ces répugnantes images. Je voulus fuir, mais je devais de toute façon les jeter, les faire disparaître avant le retour de ma mère. Je devais au plus vite en  faire un tas et les brûler. Fébrilement, j'entassai, je formai des piles. Des tables sur lesquelles je les formai, des piles trop hautes tombèrent, et je regardais le désastre: par dizaine, éparpillées, ces images jonchaient le tapis, ignobles et cependant troublantes. Pouvais-je lutter contre cette marée qui montait? Dès l'abord, j'avais ressenti ce renversement intime, brûlant et involontaire qui me désespéra quand ma mère, demi-nue, se jeta dans mes bras. Je les regardais en tremblant, mais je faisais durer le tremblement. Je perdis la tête et je fis sauter les piles en geste d'impuissance. Mon père, ma mère et ce marécage de l'obscénité...: de désespoir, je décidai d'aller au bout de cette horreur. Déjà je me saisissais comme un singe: je m'enfermai dans la poussière et je me déculottai.

La joie et la terreur nouèrent en moi le lien qui m'étrangla. Je m'étranglais et je râlais de volupté. Plus ces images me terrifiaient, plus je jouissais de les voir. En quoi, suivant les alarmes, les fièvres, les suffocations de ces derniers jours, ma propre ignominie aurait-elle pu me révolter? Je l'appelais et je la bénissais. Elle était mon sort inévitable: ma joie était d'autant plus grande que, longtemps je n'avais opposé à la vie que le parti pris de souffrir et qu'en jouissant je ne cessais pas de m'avilir et d'entrer plus avant dans ma déchéance. Je me sentais perdu, je me souillais devant les cochonneries où mon père -et peut-être ma mère- s'étaient vautrés. C'était bon pour le salaud que je deviendrais, né de l'accouplement du porc et de la truie.

Ma mère, me dis-je, est tenue de faire ce qui donne aux enfants ces terribles soubresauts.

 

 

Par celinetoutain
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Lundi 8 août 2005

Véronique OLMI chez BABEL

Dans les lumières blanches de la grande roue le ciel devenait tout pâle, je savais que tout autour c'était la nuit, rien que la nuit à des kilomètres à la ronde. Et le silence. Moi, j'étais dans un petit point furieux, avec du noir tout autour, j'étais une étoile, vieille et toujours là, vieille et pleine de feu. J'étais lancée dans le ciel, je ne tenais à rien mais tout se tenait autour de moi, j'étais comme dans des bras.

Je suis restée comme ça assise sur ce banc et quand on n'a plus eu d'argent les mômes sont venus à côté de moi. Je regardais toujours la grande roue. J'aimais les cris des gens, ils étaient faux, il se passait rien c'était formidable. J'étais là-haut, dans la lumière blanche, la tête en bas les pieds dans le ciel, je pouvais dégueuler, hurler de froid, de plaisir, de colère, je pouvais tout me permettre j'avais payé avec des pièces d'or, en bas la terre s'était renversée comme un petit tas minable, la foule valait rien, ça grouillait misérablement, des oiseaux sur du crottin.

Kevin a pleurniché, je suis descendue pour le regarder, il disait qu'il était fatigué. Je suis remontée aussi sec. De là-haut je voyais la mer, elle était arrivée dans un pays étranger, tous les poissons l'avaient suivie, et les algues, et les coquillages, il était resté que les rochers. Je m'enroulais à la nuit, je suivais le mouvement de la roue, elle bougeait pour moi, pas besoin de choisir la direction, yavait qu'à se laisser aller, j'étais toujours dans ses bras.

Kevin s'est mis à sangloter et Stan m'a suppliée. Comment redescendre sur terre? je me suis demandé, j'étais si bien dans ce volcan qui crachait les éclairs, pas envie de me lâcher pour tomber dans la boue glacée, mélangée d'une chaussure à l'autre, étalée, vraiment non, pas envie d'atterrir dans ce pétrin.

Stan s'est planté face à moi, je voyais plus la lumière blanche, je suis redescendue en chute libre, ma tête tournait au dessus de mon corps immobile, Stan criait qu'il fallait rentrer se coucher, que Kevin était fatigué, que Kevin avait vomi, que Kevin pleurait, que Kevin toussait, Stan me cachait la grande roue, avec ses cheveux trempés, sa bouche énorme, je le reconnaissais à peine. J'ai tourné la tête vers le petit, il sanglotait, ses épaules étaient toutes secouées, la morve coulait de son nez sur sa bouche et ses jambes battaient l'air. La fête était terminée.

Par celinetoutain
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Mercredi 24 août 2005

Jean-Michel Rabeux - 2002.

Je suis très surpris que les hommes ne voient pas dans la nudité d'abord la mort, mais l'amour. Ne voient-ils pas dans le baiser le fond du crâne, dans le pénis l'artère qu'on peut trancher? (quant à moi je suis surpris toujours qu'il en jaillisse du sperme et non du sang comme il serait naturel ) dans la cuisse l'amputation? dans le cheveu l'odeur du porc grillé? dans le corps entier son écorché? dans la main la prothèse? le ventre la pourriture fécale? la nuque la hache? les hanches le trou fémoral? le buste les poumons éclatés contre le pare-brise? l'anus le pal ou la merde au choix?

Quant à moi je ne peux faire autrement. Quelle admirable volonté d'ignorance l'homme n'exerce-t-il pas envers non pas la mort mais le fait inéluctable du mortel dans le vivant. Il ignore sa matière superbement, il la circonscrit avec des mots. Il chie des mots pour oublier non sa merde mais que merde il est, temporairement vivante, asticotée par la mort.

Si je dépeins un corps nu vous supposez ma lubricité parce qu'elle éveille la vôtre, vous ne supposez pas ma disposition à converser avec la matière démangée par la mort. J'ai su un jour précis de mon enfance en découpant un gigot au scalpel que notre peau est faite pour être fouaillée par les ciseaux de la mort. Cette viande de boucherie devint humaine, donc mienne, du seul fait du bistouri au lieu du couteau de cuisine. J'ai su ce jour qu'après tout je n'étais qu'une viande à manger, protégée certes à peu sûrement de la dévoration par l'établissement de nos moeurs, mais pas du tranquille appétit de la mort. Cette découverte ne fut pas triste mais attachante. La mort ainsi que moi-même étions un muscle qu'on pouvait palper. J'ai cessé enfant d'aimer dieu, donc d'y croire, pour aimer cette matière anatomique contradictoire qui étant n'est déjà plus.

Par celinetoutain
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